Claudine – Répétition #2

Aujourd’hui, la pause est presque bruyante, avec beaucoup d’allées et venues ; le climat semble nettement plus détendu que les jours précédents. Je profite de ces quelques instants pour bavarder avec Marina, l’étudiante en dramaturgie : elle est très heureuse de l’opportunité offerte par Anne Théron qu’elle a rencontrée au cours d’un stage et qui lui a proposé de participer aux répétitions selon ses disponibilités, en tant que spécialiste des textes classiques. D’autres étudiants sont présents de temps à autre, équipés de caméras et d’appareils photos sur pied : ils appartiennent à l’Ecole européenne Supérieure de l’Image (EESI) de Poitiers.

La reprise nous permet d’entendre le tout début de l’acte III : Oreste hors de lui projette d’enlever Hermione car Pyrrhus, dans un brusque revirement, veut maintenant l’épouser. La metteure en scène a choisi de montrer alors Hermione dans son bain (dans une « baignoire »-module) souriant de bonheur sous les gestes attentionnés de sa suivante qui la lave… C’est là qu’elle reçoit Oreste ; puis Andromaque qui va jusqu’à prendre la place de Cléone tout en suppliant -en vain- sa rivale d’intercéder en sa faveur auprès de Pyrrhus prêt à sacrifier Astyanax… Je m’interroge un peu : Hermione au bain, Andromaque qui l’enveloppe, l’étreint…

Mais c’est la force du personnage éponyme tel qu’Anne Théron le met en scène qui me frappe comme une évidence ce jour : Andromaque magnifiquement interprétée, magnifiquement digne, sobrement émouvante crie :

« Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé
Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle. » (Acte III, scène 8)

Et soudain je comprends ces lignes d’Anne Théron (lues sur l’un de ses blogs ?)
« Pourquoi monter ce texte aujourd’hui, considéré à juste titre comme un classique ? Parce qu’il interroge la guerre et la mémoire et que plus que jamais il fait sens. Dans un monde où les massacres s’enchaînent, comment les hommes peuvent-ils à nouveau vivre ensemble, sinon par le pardon et l’utopie d’un ordre nouveau ? »

Oui, je comprends : c’est Andromaque qui, au plus fort de sa douleur, exprime qu’elle ne PEUT PAS pardonner, elle accepte de se marier pour sauver Astyanax mais ne sera jamais l’épouse de Pyrrhus ; elle ne peut être « complice de ses crimes » !
Et comment ont pu faire Hutu et Tutsi ? Cambodgiens et Khmers rouges ? Comment feront Palestiniens et Israéliens? C’est vrai que nous sommes maintenant amis des Allemands au sein d’une Europe pacifiée… : mais comment ont fait nos aînés ?
Nous, que ferions nous ?

Merci Anne, merci acteurs, de nous laisser ainsi partager votre recherche, et de nous permettre, dans l’intimité douillette d’un plateau de théâtre, de franchir les barrières du temps et de l’espace, et de réfléchir sur celles que les hommes ne cessent de dresser entre eux…

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