Eveline – Répétition #2

Chère Anne,
Comme je t’envie ! Oui je sais, il y a des jours où la fatigue te gagne, où tu dois te demander si tu n’es pas un peu dingue de te lancer dans de telles aventures, où tu souhaiterais tellement « être boulangère avec un salaire et des horaires ! » [sic]. Mais faut-il encore te dire à quel point tu éblouis la modeste scribe que je suis ?
Combien faut-il de livres lus, d’auteurs suivis, de pièces montées (!), de nuits blanches, de cafés, de discussions, de voyages, pour pouvoir LIRE un texte comme celui de Racine et y déceler autant de merveilles ?
Mais c’est quoi lire ? Lire c’est comprendre. Lire c’est mettre en lien ce qu’on sait avec ce que l’on découvre. Pour avoir été médiatrice entre de l’écrit et des personnes illettrées, je sais que lire n’est pas seulement déchiffrer des associations de lettres mais bien y faire écho par sa propre connaissance en reliant ces sons, ces mots, à de la réalité connue.
Et voilà, cette pièce s’est ouverte à toi, à ta compréhension, à tes échos personnels, à ton histoire peut-être, à ta perception du monde… et tu es metteur en scène. Tu dois trouver comment faire émerger ta lecture à travers des comédiens, un espace, des gestes, des bruits, un rythme, du volume, une scansion. Repérer quel mot précisément va permettre de faire entendre. Ce qui va libérer les vers de leur musique mécanique. A la fois donner à entendre ces textes dans la belle langue du XVII ème siècle et en extraire ce qui a traversé le temps : le sens.
La mise en scène est tout sauf l’habillage du texte, c’est le théâtre même, son sens, sa raison d’être. Un texte n’est pas théâtral tant qu’il n’a pas été « traduit » par quelqu’un, et « joué » par quelques uns, et le même texte peut dire tout et son contraire ou presque.
Mais comment sont faites tes oreilles pour trier aussi nettement le juste du trop ? De quel bois es-tu faite pour remettre en cause à chaque minute tes précédentes certitudes ? A quoi sert tant d’honnêteté avec toi-même ? Sais-tu à quel point nous ne verrons peut-être pas tes petits points serrés dans cette belle dentelle ? Sais-tu aussi à quel point tu travailles dans cet inutile qui nous sauvera de tout ce qui nous aliène, du mercantile, de l’efficace, ou du profit. Pas de profit là-dedans si ce n’est ce supplément d’âme sans lequel nous ne saurions peut-être pas le sens de nos existences. Merci.

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