Claudine – Répétition #4

Au plus fort de la tension dramatique, Andromaque, parfois, rit ; par exemple, à la menace renouvelée de Pyrrhus : « Le fils me répondra des mépris de la mère; » (I, 4), c’est en riant qu’elle répond : « Hélas ! Il mourra donc. » Je suis troublée par ce rire qui me paraît spontanément incongru… et donc, m’émeut : l’effet en est puissant. Mais quand je l’entends à nouveau, soit parce qu’Anne a demandé à la belle actrice Nirupama Nityanandan de reprendre la scène, soit parce que, ce jour-là, Andromaque a plus souvent exprimé son désarroi et sa détermination de cette façon surprenante, le rire me gêne soudain et la remarque ultérieure que lui fait la metteure en scène confortera ma réaction: « Attention à ne pas être trop dans le rire ».
Mais elle souligne aussi, je crois, l’une des difficultés du travail au théâtre (et dans la plupart des domaines artistiques) : le mot « répétitions » dit bien qu’il s’agit de dire et redire, de jouer et rejouer, de faire, refaire encore, de « fixer » les interprétations sans toutefois en perdre ni la « fraîcheur » ni la force pour en transmettre le meilleur, un jour, aux spectateurs… Il faut une sacrée motivation chez les acteurs et le metteur en scène pour rester créatifs au lieu de reproduire mécaniquement tel ou tel effet, et résister à l' »usure » de la répétition !

Aujourd’hui, Anne interrompt le jeu pour le commenter longuement avec les interprètes. Quel plaisir d’assister à ces travaux pratiques de mise en scène et de direction d’acteurs !

Sur le plateau, Anne discute avec les comédiens très attentifs, accompagnée de Claire et Esther…

Tantôt elles s’adressent à quelques uns, tantôt à tous.

Anne complimente : « Le rythme de la 1er est de mieux en mieux » ou « Ça se met en place », cependant que certains doutent ; par exemple, j’entends l’un des comédiens remarquer : « Ça ne rebondit pas »…
Et elle les guide toujours aussi tranquillement vers ce qu’elle désire : « J’aimerais que tu creuses un peu plus » dit-elle à l’un ; ou : « Là, c’est encore un peu long » ; ou bien : « Je n’ai pas aimé la petite caresse… c’est trop d’intimité ; la vraie déclaration d’amour, la seule, c’est dans la scène d’après. » Elle explique son travail à propos de Cléone : « Je suis en train de construire un personnage plus solide face à Hermione » et en même temps elle souligne le tâtonnement de sa recherche : « Il y a quelque chose qui me manque dans la tension ».

Anne revient avec les comédiens sur quelques choix de mise en scène dont certains m’ont d’abord paru… un peu « gratuits ». Par exemple, celui de faire dialoguer Oreste et Hermione « perchés » chacun un module vertical. Mais je l’entends le commenter en quelques mots éclairants :
« C’est toujours intéressant des gens en hauteur ; on dessine un paysage ».
Et me voici convaincue, au moins de l’intérêt de l’essai qui multiplie en effet les plans horizontaux dans la scène.

Avant de partir, (et ce sera mon dernier plaisir de « témoin » en novembre car les intempéries me priveront ensuite des ultimes séances de répétitions qui nous étaient ouvertes), j’entends encore Anne Théron dire cette phrase modeste qui me touche particulièrement : « Je suis tellement à la recherche du texte… »
Indéniablement, Anne et Racine ont des affinités profondes et ceux qui travaillent avec elle à la création d’Andromaque, 2010 en témoignent fortement.
Vivement la fin février, que nous puissions assister à la dernière série de répétitions dans la « vraie » salle avant d’en voir la représentation finale en mars!

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