Alain – Texte

Un filage complet d’Andromaque est prévu à 18 h. 30. Tout ou presque a déjà été remanié, discuté, adopté, étudié et chronométré. Les tragédiens se concentrent comme des sportifs avant une compétition, chacun à sa manière : assouplissements, étirements, vocalises, bruits gutturaux, prostrations… On fait des essais de micros. Anne Théron veut qu’on fasse dans la dentelle : « ça va être au millimètre ». Chaque déplacement, mouvement, intonation, rictus même est prévu à l’avance : c’est du grand art, on vise la maitrise, voire la perfection ?

« On est parti, là, ça y est », lance Anne en demandant aux garçons « du tonus ». Les modules sont disposés horizontalement en rectangle ouvert côté scène. Au début, il n’y a que du son et des images. Puis Oreste s’avance sur un fond de scène miroitant qui annonce celui de la fin. On est tout de suite saisi par la noblesse de sa voix, la beauté des alexandrins.

Tous les acteurs sont formidables et, après les avoir observés depuis décembre lors de nombreuses répétitions, je n’imagine plus aucun des personnages en dehors de leur  incarnation dans cette mise en scène décoiffante.

Niru est parfaite dans le rôle titre d’étrangère, dotée d’un léger accent exotique, (elle est d’origine indienne). C’est une belle femme épanouie au port noble et fier. Sa voix est pleine de colère contenue. Elle est pathétique dans son désir d’utiliser tous les moyens pour sauver son fils. Si elle sourit au début face à Pyrrhus, c’est pour donner le change et faire comme si elle prenait de la distance, pour mieux manipuler éventuellement ses adversaires. Quand elle craint pour Astyanax sa voix tremble sans être étouffée par les sanglots. Son ton est déterminé, ses gestes brusques, son jeu est d’une sobriété et d’une force remarquables. Elle semble complètement habiter son personnage.

Marie-Laure (dans Hermione) est une charmante blonde juvénile au tempérament de feu qu’elle laisse exploser de temps en temps et qui s’échappe alors comme une lave bouillonnante. Elle manie admirablement les alexandrins en détachant certains mots clés (« haine », « traître ») quand il le faut, ce qui leur donne parfois un rythme saccadé qui les rapproche de la conversation et contribue à rendre la pièce plus proche de nous et étonnamment moderne. Elle sait se montrer aguicheuse avec Oreste, désinvolte avec Andromaque. Une tragédienne volcanique qui sait également ne pas trop forcer le trait.

Armelle fait couple avec Niru dans le rôle de Céphise. Sa belle voix douce, claire et cristalline transcende son absence de la scène quand on l’entend en voix off. Entièrement dévouée à Andromaque, elle est prête à l’accompagner jusqu‘au bout, elle l’encourage à accepter l’inéluctable. Elle se livre à une séance émouvante et symbolique de Taï Chi en compagnie de Phoenix, lors de la grande scène où Pyrrhus met Andromaque au pied du mur.

Edith est Cléone. C’est une grande et belle jeune femme qui pourrait jouer la princesse dans un autre contexte. Elle manie les modules avec une maestria détachée et sa voix chaleureuse et nette s’élève pour conseiller Hermione qu’elle assiste et protège. Mais dans la pièce la sagesse est impuissante contre les passions.

Martial est un Pyrrhus pathétique, profond, intelligent, courageux, noble et admirable dans sa passion destructrice. Le personnage qu’il incarne n’a plus rien du guerrier sanguinaire de son ardent passé. Sa voix se fait douce au début : il est tout miel pour convaincre Andromaque qu’il l’aime d’un amour désintéressé, improbable et subversif : comment devenir ainsi l’amant d’une ennemie ? Bafoué dans ses sentiments et sa courtoisie, il se croit capable de redevenir le lion indomptable et insensible qu’il fut autrefois. Mais il s’ignore lui-même et cède quand Andromaque feint de lui revenir. Sa candeur est désarmante au point de se livrer en agneau aux coups de ses assassins. Martial sait incarner tous ces rôles rassemblés en un seul. Lui aussi est bouillant à l’intérieur (fils d’Achille). Il a le profil grec (nez droit) et une belle tête au cou puisant. Son corps délicatement découplé et son allure noble conviennent parfaitement à ce personnage fort sans ostentation qui n’a pas besoin d’en rajouter pour nous toucher et nous faire vibrer.

Baptiste est un merveilleux Oreste. Sa belle voix grave et virile éclate sur la scène qu’elle domine et magnifie. Pourtant, le personnage tel qu’il est interprété par le jeune acteur reste touchant de grâce juvénile et de lucidité face à son destin tragique. Comme les autres héros, il ne comprend pas toujours ce qui lui arrive et reste enfermé dans sa passion qui l’aveugle. Pantin manipulé, il n’en ressurgit pas moins à la fin de la pièce dans toute sa splendeur orgueilleuse et iconoclaste lorsqu’il défie les Dieux et les humains. Son délire final est grandiose dans sa simplicité et admirable de sacrifice. Il nous touche par son désespoir et sa naïveté. Baptiste est remarquable dans ce rôle.

Phoenix, le compagnon de Pyrrhus, est joué par Christophe. Lui aussi possède une belle voix grave et une corpulence souple qui inspire confiance. Il est le rempart solide qui pourrait retenir Pyrrhus dans ses égarements si cela était possible. Lui aussi se lance dans une sorte de danse inspirée du Taï Chi en compagnie de Céphise à un moment crucial de la pièce.

Enfin Régis interprète Pylade, le fidèle ami d’Oreste, également impuissant face à l’engrenage tragique dans lequel son héros est entrainé. Il est doté d’un beau port de tête, parle avec mesure et doigté, mais sans pouvoir contrecarrer le destin. Il sert Oreste avec toute sa bonne foi et sa fidélité jusqu’à l’accompagner dans le crime.

Les acteurs se retrouvent parfois tous simultanément sur la scène, notamment dans la « capuera », sorte de combat de rue brésilien devenu danse et art martial simulé. Tous ont à cœur de respecter parfaitement les alexandrins dans leur rythme, sans oublier une syllabe. Ce sont de très bons professionnels aguerris, à l’articulation irréprochable. Leur parfaite connaissance du texte leur permet véritablement de jouer leur personnage et de se laisser aller à lui donner une couleur qui correspond à leur personnalité.

Félicitations à tous et à la metteur en scène !

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