Claudine – Répétition #4

Cinq minutes trente ou six minutes ?

Ce soir, en quittant la grande salle de théâtre du TAP après avoir été « témoin » d’une partie de la répétition qui s’y déroulait, j’avais une phrase en tête, comme un titre : « Cinq minutes trente ou six minutes ? »  J’en ai souri. Mais je persiste et signe ; cette interrogation me semble à elle seule symboliser ce à quoi j’ai assisté : du travail ; du travail minutieux, d’une grande exigence. En deux heures et demie de présence, je n’ai vu et entendu aujourd’hui que la tirade d’Oreste qui ouvre la 2ème scène de la pièce, précédée d’un Prélude – »4 minutes de musique et 2 de vent »– qui remplacerait la 1ère scène… (Tiens ! A ma connaissance, il n’existait pas en novembre, ce Prélude…) C’est tout. Et pourtant le travail n’a pas cessé !
Quand j’arrive dans la salle, un peu après 14h30, les membres de l’équipe d’Anne Théron sont à leur poste. Pendant que « Ben » –Benoît, parfois « Benito »– fait manifestement des essais de lumière,  « Madame Mollo » guide les 8 comédiens pour des exercices physiques sur la scène : respiration, assouplissement musculaire, puis déplacements et chorégraphies de groupe sur des musiques italiennes… Par exemple : « Vous vous rappelez le banc de poisson ? » Et les comédiens se regroupent alors côté jardin avant de se déplacer dans des mouvements d’ensemble manifestement déjà pratiqués. Puis quelqu’un va chercher les modules blancs, accessoires et décors des répétitions de novembre, et Esther les installe sur la scène, demandant ensuite à tous de les utiliser dans leurs jeux-exercices : « Intégrez les modules, ils font partie de votre monde ! » Elle est très positive et ponctue les efforts de nombreux : « C’est bien ! C’est très bien ! »
Le travail des corps dure un bon moment jusqu’au retour d’Anne dans la salle. Elle demande bientôt aux comédiens de changer de tenue –juste un peu de blanc pour les femmes, un t-shirt noir pour les hommes– et elle presse le mouvement : « Vous avez 5 minutes ! J’voudrais pas finir à 21h ! » Mais sans brutalité aucune, sans nervosité apparente, juste de l’efficacité. Je retrouve la metteure en scène déjà vue à l’œuvre, à la fois ferme et simple, jamais arrogante, décidée et pourtant à l’écoute d’autres avis. J’admire son calme, à 14 jours tout juste de la première représentation… En attendant le retour des comédiens, elle mesure précisément quelque chose au centre de la scène puis les modules sont soigneusement placés en U sur la grande scène et Anne interroge : « Ben, qu’est-ce que ça donne de loin? ». Travail de l’entrée des comédiens ensuite, et du son, de la vidéo et de la lumière qui les accompagnent. « On recommence ! » Alors l’un des modules est déplacé de quelques centimètres. « J’suis désolée, mais…ça ouvre ! » ; ou bien : « Attendez-vous à recommencer 5 à 7 fois cette scène… On est là pour ça… » Ou encore : « La musique, c’est trop long » ; « Il y a trop de respirations » (ce qui conduira à des rires sur le plateau : « Qui est-ce qui a le droit de respirer ? ») « On la refait… »
Il faut répéter, répéter encore, tout synchroniser pour que l’effet produit réponde à la vision de la créatrice… Vision que les spectateurs découvriront bientôt et à laquelle ils adhèreront –ou pas.
Cette préparation d’Andromaque 2010, à laquelle j’ai à nouveau la chance de pouvoir assister un peu, confirme ma vieille conviction : alors que l’art apparaît à certains comme le fruit facile d’une inspiration généreuse, je pense qu’il est le plus souvent un composé subtil et unique de créativité, de volonté, de talents… et de travail !

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